Sondage d’opinion : Le défaut de la cuirasse

Tiers prestataires pour le compte d’opérateurs institutionnels et des entreprises, les instituts de sondage s’imposent désormais comme fournisseurs d’info et se profilent en faiseurs/influenceurs d’opinion. Halte ! Il y a franchissement d’espèce.
L’on n’est pas dans ce jeu de société où il faut débusquer l’intrus, mais force est de reconnaître que les instituts de sondage ont fait irruption dans l’espace public. La situation a de quoi surprendre. Et intriguer.
Les instituts de sondage jouent aux envahisseurs
Ils arrivent sans crier gare et s’installent sur la scène publique là où on ne les attend pas, étant donné qu’ils n’y ont pas leur place. Ils jouent aux envahisseurs, car on ne voit pas comment ils se sont faufilés, ou plutôt si, en doublant leurs ordonnateurs, ont surgi au premier rang. Shoking ! A présent qu’ils s’y trouvent, ils s’incrustent dans le paysage.
On ne leur cherche pas querelle mais leur culbute professionnelle a de quoi inquiéter. Il faut en parler. Leur vocation est de faire du back office pour le compte de tiers, tels les partis politiques, les think tanks, les opérateurs économiques. Or, les voilà qui montent au filet et se mettent en prise directe avec l’opinion. Ce switch de vocation n’est pas une mutation naturelle. Il peut engendrer des conséquences incalculables. Et qui vous dit que ce processus transgénique n’en ferait pas des influenceurs d’importance et, in fine, des faiseurs de rois.
Comment les mettre alors à l’écart des circuits malveillants ? On ne sait trop. Ce n’est pas tant le fait qu’ils volent la vedette à leurs ordonnateurs qui dérange. Leur percée bouscule la chaîne de valeur, ce périmètre professionnel à l’intérieur duquel ils opèrent. Parce que de simples experts qui éclairent les autres à trouver leur voie, les voilà qui dictent le chemin à prendre. C’est gros !
L’ère du business de l’info, la mal info, le règne du cliché
Le libéralisme a tout modifié. Qui pouvait imaginer que l’information serait une opportunité de business ? Les instituts de sondage faisaient les investigations et laissaient les ordonnateurs en tirer les conclusions par eux-mêmes. C’est le cas des enquêtes commerciales, notamment. Et à la lumière des sondages, les entreprises gardaient la totale maîtrise d’œuvre marketing.
Dans le champ politique, les instituts de sondage transgressent ce cloisonnement et proposent leurs propres baromètres et font eux-mêmes leur propre lecture des sondages. C’est, sans aucun doute, une situation de conflit d’intérêt. Et plus leurs baromètres prolifèrent, plus ils gagnent en audience et, par conséquent, en influence. L’ennui est qu’ils manquent de profondeur de champ en politique car ils vont toujours vers des analyses trop rapides, et donc risquées.
Un sondage, disent-ils, c’est un instantané de l’opinion à une certaine date. Mais agissant hors sol politique, leurs analyses vont souvent vers le cliché. Et cela est regrettable.
L’éthique technique est sauve mais quid de la morale professionnelle ?
Au plan technique, les instituts font un travail, rigoureux et proche des standards internationaux. Ainsi en est-il des techniques de l’échantillonnage, de la conduite des investigations sur terrain. Pareil pour le dépouillement des résultats ainsi que de leur traitement, en bout de course.
Cependant, cette maîtrise technique ne prédispose pas les instituts de sondage à interférer dans le champ politique car il leur manquera la qualification dédiée. Nous allons illustrer nos propos par des exemples précis.
Les écarts d’interprétation
Nous relevons, pour notre part, des écarts récurrents. Nous le détectons dans cette question générique : “Etes-vous satisfait de l’avènement de la démocratie dans le pays ?“. Avec tous les ratés de la transition démocratique, dont les assassinats politiques, et compte tenu de la crise économique, une certaine majorité répond par la négative. Il est vrai que les baromètres sont présentés au public dans le cadre de panels composés d’experts.
Toutefois, ces derniers sont eux-mêmes happés par les résultats et focalisent peu sur la pertinence de la formulation de la question. Et c’est là la véritable défaillance. Aucun n’est venu rappeler que la démocratie garantit, d’abord et surtout, les libertés. C’est sur cette relation précise entre démocratie et libertés qu’il fallait interroger les personnes sondées. Néanmoins, comme la démocratie consacre la transparence et la bonne gouvernance ainsi que la redevabilité, elle favorise la croissance économique. Mais c’est le plan qui détermine la croissance. La démocratie n’est pas en faute si l’économie ne trouve pas sa pleine tonicité. Cette question, de par sa formulation impropre trempe dans l’amalgame. Elle trompe l’opinion du fait même de cet amalgame. Le cliché ici consiste à soutenir que les Tunisiens sont las de la démocratie, ce qui n’est pas vrai.
Prenons un deuxième autre écart, tout aussi flagrant. “Voyez-vous une alternative à la démocratie dans le retour à l’autocratie ou à un régime militaire“, c’est la seconde question récurrente et redoutable.
La démocratie est souvent troquée pour l’une de ces deux alternatives, car les gens sont exaspérés par la situation contrariante que traverse le pays. En réalité, le pays a été forcé d’aller vers la démocratie parlementaire, une des variantes de la démocratie. Au lieu de condamner le système démocratique, en bloc, ce qui est une précipitation grave, il fallait d’abord proposer l’autre voie démocratique qui est le régime présidentiel. Après tout l’Amérique et la France, deux démocraties et non des moindres, vivent tranquillement le régime présidentiel. L’alternative n’est donc pas dans le changement de genre mais de modèle. Et là encore des officines malveillantes laissent entendre que le peuple est tenté de pousser au retour de l’ancien régime, ce qui est une supercherie manifeste.
Privilégier la fast information, c’est ouvrir la voie à la mal-information. Le danger est que cela peut conduire à privilégier les mouvements d’humeur de la population au lieu de leur choix de raison. La raison, ne l’oublions pas, est responsable, car elle a le souci de l’avenir. En revanche, l’humeur est changeante et légère parce qu’elle est l’expression du sentiment d’un instant donné.
Les menaces sur l’authenticité de l’information
N’ayons pas peur des mots. Le sondage, c’est aussi du business. Et via leurs propres baromètres, les instituts de sondage, en réalité, aguichent les ordonnateurs. Pareil pour les agences de rating, elles font des notations sauvages, à blanc, non commanditées. Elles le font dans le seul but de pousser les pays à leur passer commande. L’ennui est que dans le business “tout s’achète et tout se vend“.
La question est de savoir comment mettre les instituts de sondage à l’abri des groupes politiques malveillants, qui ont besoin de conditionner l’opinion publique. Dans la cacophonie actuelle, on entend de tout. Et même que certains proposent de dissoudre l’Assemblée. Heureusement qu’il y a une voix de raison pour dire que le mal n’est pas dans les institutions mais dans la loi électorale et celle-ci doit être revue.
Nous trouvons bizarre que cette question ait échappé aux sondeurs.
Pareil pour la Constitution, ses options fortes ont conduit le pays à la paralysie. La raison ne pousserait-elle pas à la reconfigurer ? Cette seconde question n’a pas, curieusement, été évoquée par les instituts trop préoccupés par des sujets de l’actualité.
Le scandale de Cambridge Analytics devrait nous mettre la puce à l’oreille. Les réseaux sociaux auraient influencé l’électorat dans des scrutins majeurs. Ils auraient donné un coup de pouce à Donald Trump, alors que Hillary Clinton était donnée gagnante.
Idem pour la Grande-Bretagne, des mains invisibles auraient fait pencher le scrutin du côté du Brexit, choix des seniors alors que le maintien dans l’Union européenne était la préférence des jeunes.
A l’heure de l’infox, terminologie française de “fake news“, il faut être attentif et il faut comprendre que ce contexte peut inspirer des craintes contre l’empire du sondage et de l’instantané.
En effet, il peut paraître paradoxal de chercher à servir l’Etat, une entité pérenne avec de l’éphémère.

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