Comment parler des matchs NBA que l’on n’a pas vus ?

Il y a une dizaine d’années, l’universitaire Pierre Bayard faisait paraître un essai intitulé Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? Le principe en était simple (ce qui ne l’empêcha pas de soulever toutes sortes de réactions indignées) : puisque le nombre de livres à lire dans le monde est infini, il est nécessaire de se mettre à apprendre à ne pas les lire. « Il est même parfois souhaitable, pour parler avec justesse d’un livre, de ne l’avoir pas lu en entier, voire de ne pas l’avoir ouvert du tout », écrit même l’auteur.
Cette position est paradoxale, mais me semble tout à fait utile, et même salutaire, dans le domaine qui nous intéresse ici : la NBA. Au vu du nombre de matchs que comporte la saison régulière, espérer tout voir est évidemment impossible. Voir les 82 matchs de notre franchise préférée est déjà un défi ; voir sérieusement une dizaine de matchs de chaque équipe est tout aussi compliqué. Quant à comprendre tout ce qui se passe dans un match, c’est un défi encore plus complexe : sur plus de 200 possessions, des dizaines d’événements nous échappent, notre cerveau n’étant pas assez puissant pour tout analyser en direct puis en faire la synthèse statistique. D’où le contrat tacite qui réunit tous les fans : s’autoriser à donner un avis sur tous les joueurs, tous les coachs et toutes les équipes, tout en ayant, dans la plupart des cas, une preuve visuelle assez lointaine de ce qu’on avance. Une proportion non négligeable de ce que l’on pense dans le domaine NBA vient de ce qu’on lit ou entend, de ce qu’on constate dans les boxscores ou de notre simple goût pour tel ou tel type de joueur ou de jeu.
Ce phénomène est inévitable et n’a pas à susciter de jugements négatifs ou méprisants sur de soi-disant « basketix » qui n’auraient pas le temps de consacrer 1h ou 2 chaque jour (ou chaque nuit) à regarder des matchs. Cela étant, il y a tout de même des moyens de parler avec pertinence d’un match qu’on n’a pas vu, et ce sans en voir une seule image. Revenons à Pierre Bayard :
N’avoir pas lu tel ou tel livre n’a guère d’importance pour la personne « cultivée », car si elle n’est pas informée avec précision de son contenu, elle est souvent capable d’en connaître la situation, c’est-à-dire la manière dont il se dispose par rapport aux autres livres. Cette distinction entre le contenu d’un livre et sa situation est fondamentale, car c’est elle qui permet à ceux que la culture n’effraye pas de parler sans difficulté de n’importe quel sujet.
Pour le dire autrement, ce qui compte pour parler d’un livre est de savoir le replacer dans un contexte (époque, nom de l’auteur, pays de provenance, résumé de l’intrigue, etc…). Lorsqu’on maîtrise à peu près l’histoire de la littérature, on peut parler sans trop de problème d’un livre dont on n’a jamais lu une seule ligne.
Poursuivons l’analogie avec la NBA. Si l’on ne regarde pas le contenu d’un match, comment peut-on connaître sa situation ? Comment comprendre ce qui s’est passé, et juger de ce contenu qu’on ne peut pas voir ? Il y a plusieurs possibilités, selon vos goûts et vos intérêts.
Première possibilité : la situation subjective
Il s’agit ici de lire les comptes-rendus et les commentaires sur n’importe quel site, et arriver à sa propre conclusion par l’agrégation de ces différents avis subjectifs. Ce qui est une manière comme une autre de s’informer, et de le faire de manière collective, en râlant sur tel ou tel joueur, en s’amusant de la mauvaise foi de certains, des débats sur qui devrait jouer plus ou moins… C’est aussi une façon de reconnaître qu’on aime le sport pour les discussions qu’il suscite, que ces discussions soient argumentées ou pas.
Deuxième possibilité : la situation chronologique
Si l’on reprend l’analogie avec le livre, cette possibilité revient à lire la quatrième de couverture, le résumé Wikipédia et à feuilleter rapidement le bouquin. C’est-à-dire, pour un match, à regarder le résumé, consulter le « play-by-play » pour avoir une idée de la chronologie du match et chercher quelques highlights. Les lead trackers de nba.com (ci-dessous) sont très bien faits et permettent clairement de comprendre la physionomie du match.

C’est sans doute là la façon la moins frustrante de ne pas voir un match, parce qu’on a tout de même l’impression de « vivre » un peu l’événement, même si c’est en miniature. Mais cette physionomie est uniquement temporellle : elle ne nous dit rien des raisons pour lesquelles une équipe a pris de l’avance ou du retard, des ressorts tactiques qui ont amené à ce scénario.
Troisième possibilité : la situation stratégique
D’où la troisième possibilité : se donner les moyens de comprendre le contenu d’un match en le replaçant dans la situation générale de la ligue. Chaque match étant une partie d’échecs, la meilleure manière de commenter un résultat est de comprendre pourquoi telle ou telle stratégie a fonctionné ou a échoué, en comparant les données de chaque match aux lois générales qui régissent le succès en NBA. Ces lois générales déterminent les chances de marquer plus de points que l’adversaire, puisque c’est là le but final. Elles se trouvent dans les statistiques (sur nba.com, Cleaning the Glass, Basketreference, etc…). Elles reposent sur les facteurs suivants :

La qualité des tirs pris: à l’ère du pace-and-space, on s’accorde à dire que les équipes les plus efficaces offensivement sont celles qui parviennent à prendre les tirs les plus rentables : c’est-à-dire ceux qui sont tentés près du cercle (du fait de leur facilité) et ceux derrière la ligne à 3-pts (parce qu’ils rapportent plus). En général, comme l’a parfaitement montré Ben Falk, les équipes qui cherchent à rentabiliser ainsi leur attaque sont celles qui prennent le plus de risques et perdent donc le plus de ballons, parce qu’elles parient sur un mouvement permanent (Warriors) ou parce qu’elles reposent sur un ou deux joueurs qui cherchent souvent la pénétration (Rockets).
Le talent des joueurs : compris ici au sens du talent offensif, c’est-à-dire de la capacité à marquer à des pourcentages élevés. Brooklyn, par exemple, est une équipe tactiquement remarquablement moderne. Ils ont éliminé le tir à mi-distance (29e de la ligue) au profit du 3-pts (2e) en attaque, et font exactement l’inverse en défense, où ils sont l’équipe qui concèdent le moins de 3-pts et le plus de tirs à mi-distance. Mais cet excellent schéma se heurte à un manque général de talent : 22e équipe la plus adroite près du cercle, 24e à 3-pts, 22e au nombre de turnovers et au rebond offensif, 27e aux points marqués par possession en transition… Le schéma est bon, meilleur a priori que celui des Warriors (qui shootent beaucoup à mi-distance depuis l’arrivée de Durant), mais les joueurs ne le sont pas assez pour le rendre efficace.
La vitesse du jeu : une équipe a toujours intérêt à faire face à une défense la moins en place possible, et donc à avoir le plus de possessions possibles en transition, phase de jeu où la défense est plus facile à contourner.
La capacité à « gagner » des possessions: une équipe ayant toujours plus de chances de gagner en ayant davantage de possessions que l’adversaire, le rebond offensif est une manière de gagner des tirs supplémentaires. De plus en plus équipes y renoncent pour ne pas sacrifier leur repli défensif.

En défense, les règles s’inversent : les défenses les plus efficaces sont généralement celles qui forcent le plus de tir à mi-distance, qui concèdent le moins de possessions en transition ou qui privent les adversaires de possessions supplémentaires en les battant au rebond défensif.
A partir de ces lois, il est possible de dessiner des profils d’attaques, pour comprendre quelle est la stratégie de telle ou telle équipe. Les Rockets, on le sait, prônent la rentabilité par le volume : ils prennent beaucoup de 3-pts, sans être forcément très adroits (13e de la ligue), parce que le volume de tirs compense suffisamment la précision pour être efficace. Les Wolves, à l’inverse, prennent des tirs très peu rentables (2e à mi-distance, 30e à 3-pts), mais sont suffisamment adroits (donc talentueux individuellement) pour être efficaces (4e attaque de la ligue) et comptent sur le rebond offensif pour s’offrir des extra-possessions (6e à l’ORB%). Autre stratégie, celle d’OKC : une équipe dans l’ensemble assez maladroite, qui compense cette maladresse non pas par la répartition géographique des tirs, mais en ayant plus de possessions que les autres (1er au rebond offensif) et en jouant beaucoup en transition (2e équipe à avoir le moins de possessions sur attaques placées).
De la même façon, il est possible de définir des profils défensifs d’équipe, avec des résultats encore plus frappants. Le fait de forcer l’adversaire à prendre des tirs à mi-distance est un gage quasi-automatique de succès : sur les dix meilleures défenses de la saison dernière, sept sont dans le top 10 des équipes forçant le plus de tirs à mi-distance. Huit d’entre elles soit aussi dans la première moitié des équipes concédant le moins d’attaques en transition. L’intéressant, pour comprendre comment une équipe fonctionne, est de saisir les stratégies différentes : OKC, par exemple, était une bonne défense l’an dernier, mais les stats montrent que le Thunder ne parvenait pas à forcer les tirs à mi-distance (3e équipe en offrant le moins à l’adversaire) et laissaient au contraire beaucoup de tirs rentables (près du cercle et à 3-pts). Pourquoi donc leur défense fonctionnait-elle tout de même ? Un petit tour dans les stats donne la réponse : OKC a une défense très agressive, qui force beaucoup de turnovers (1er dans la ligue) ; comme on l’a dit plus haut, ils sont les meilleurs de la ligue au rebond offensif, ce qui leur permet de concéder très peu d’occasions en transition (2e de la ligue). Plutôt que de forcer l’adversaire à prendre de mauvais tirs, le Thunder essayait donc de faire en sorte qu’ils en prennent moins.
Dans cette recherche des schémas généraux, chaque élément est solidaire d’un autre. Le nombre de ballons perdus étant, comme on l’a vu, généralement proportionnel à la qualité des tirs pris, le constat est également valable en défense : une équipe cherchant à causer des pertes de balles à son adversaire aura tendance à accorder plus de tirs « rentables », à cause des risques pris en essayant de provoquer le turnover. L’exemple du Thunder ci-dessus le montre. L’an dernier, Milwaukee (3e au nombre de turnovers provoqués, 2e équipe offrant le moins de tirs à mi-distance à l’adversaire) ou Minnesota (4e et 7e) étaient dans le même cas.
Une fois que l’on connaît le système dans lequel évolue chaque équipe, il devient plus facile de comprendre ce qui s’est passé dans un match que l’on n’a pas pu voir. Décortiquons un exemple, à partir du match 5 des dernières finales de conférence à l’Ouest, Golden State-Houston. Les Rockets l’avaient emporté 98-94. Imaginons que je regrette bien de ne pas avoir vu le match et que je veux comprendre ce qui s’est passé. L’explication simple (et un peu paresseuse) consiste à constater qu’il est rare que les Warriors ne marquent que 94 pts, et d’en conclure qu’ils ont été maladroits ou que les Rockets ont bien défendu. Affaire classée.
Si l’on veut en savoir plus, il est pourtant possible de déchiffrer dans les stats la physionomie du match. Il est évident que les Warriors ont eu un problème en attaque, puisque leur nombre de points marqués par 100 possessions est passé de 113.9 à 97.9, une chute vertigineuse. En défense, en revanche, ils font 2 pts de mieux que leur moyenne sur la saison. Que s’est-il donc passé ? Pour l’expliquer, il faut se baser sur la connaissance du système Warriors : une redoutable adresse à 3-pts et une attaque dévastatrice en transition, entre autres.
Première hypothèse : les Rockets les ont forcés à prendre de mauvais tirs, en les empêchant de shooter à 3-pts. Hypothèse non vérifiée : 33 % de leurs tirs ont été à 3-pts, dans leur moyenne (31% sur l’année). Pas de problème d’adresse à 3-pts non plus : avec 43.5% de tirs réussis, les Warriors ont été aussi redoutables que d’habitude. Cela dit, si l’on regarde les pourcentages de réussite des Warriors, on s’aperçoit d’un chiffre inhabituellement bas : seulement 2/12 dans la zone entre la raquette et la ligne des lancers-francs. En regardant les shotcharts, on s’aperçoit que c’est Kevin Durant qui est en partie responsable de ces chiffres :

Durant a manqué pas moins de 7 tirs dans cette zone, un chiffre très inhabituel pour lui. Les Rockets ont-ils eu de la chance ? Peut-être, mais il est plus probable qu’ils ont volontairement cherché à attirer Durant dans cette zone, pour le faire jouer en isolation et prendre des tirs difficiles.
Deuxième hypothèse, la transition. En temps normal, plus de 20% des actions des Warriors se font en transition ; cette fois-ci, le chiffre est tombé à 16%. De 3.8 pts ajoutés sur 100 possessions, les Warriors ont chuté à 0.9 pts. Une différence significative, due à la bonne défense des Rockets. Mais insuffisant pour constater une telle baisse d’efficacité offensive.
En farfouillant dans les stats, on s’aperçoit que toutes les « mauvaises » stats proviennent du fait que les Rockets leur ont « volé » des possessions : en plus de bloquer leur transition, ils ont dominé les Warriors au rebond offensif. Si on s’intéresse aux cas particuliers, on voit que les Rockets ont parfaitement identifié que le moteur du rythme des Warriors était Draymond Green ; en le forçant à commettre plus de turnovers (34.3 TOV%, contre 19% habituellement) et en le neutralisant au rebond offensif, ils ont fait dérailler l’attaque californienne.
L’analyse ne paraît pas si spectaculaire. Mais dans des matchs qui se jouent à quelques possessions près, une dizaine de points de plus ou de moins font une différence énorme. En lisant quelques tableaux de stats, il est facile d’identifier, sur ce match, où le bât blesse pour les Warriors : une équipe qui court moins, prend moins de rebonds et a forcé un peu trop avec Durant en isolation à mi-distance. Suffisant pour perdre face à une aussi bonne équipe que Houston.
Ce genre d’analyse permet de comprendre ce qui s’est bien ou mal passé dans un match, par rapport au niveau habituel d’une équipe. Cela peut aussi permettre d’évaluer si un résultat – ou une série de résultats – est « normale » ou relève d’une réussite inhabituelle, et donc destinée à ne pas durer. Le fait que le Magic shoote à 45% à 3-pts sur les dix premiers matchs de la saison dernière était ainsi un signe avant-coureur de la baisse de leurs résultats : aucune équipe ne peut garder une adresse aussi élevée sur la longue durée.
Ce qui vaut pour une équipe vaut également pour un joueur. Si regarder plusieurs matchs des Kings est trop douloureux à vivre, cela n’empêche pas, grâce aux statistiques, de comprendre pourquoi De’Aaron Fox, malgré ses qualités, est un joueur peu efficace pour le moment : il prend 51% de ses tirs à mi-distance et n’en réussit que 35%, un chiffre franchement faible (dans le 29e percentile pour un meneur), a un Assist Percentage assez faible (24.1%, 27e percentile pour un meneur) et est maladroit à 3-pts et aux lancers (72.3%). N’avoir vu aucun match de Fox n’empêche pas de comprendre ses défauts ; ce qui n’exclut pas, bien sûr, que le voir jouer permet aussi de voir son potentiel d’amélioration.

Il n’y a sans doute pas de meilleure façon de ne pas regarder les matchs : chacun a toute latitude pour vivre le sport qu’il aime de la façon qu’il le souhaite. Néanmoins, la NBA a cela de formidable qu’elle offre un nombre énorme d’outils statistiques en libre accès, ce qui permet de connaître le jeu sans avoir à regarder 5 ou 6 matchs par jour. L’analyse statistique ne remplace évidemment pas l’expérience de visionnage d’un match ; elle offre un plaisir différent, celui de la connaissance des schémas et des structures qui sous-tendent le jeu, plaisir intellectuel qui permet souvent de mieux comprendre pourquoi son équipe favorite gagne ou perd. Citons une dernière fois Pierre Bayard:
La non-lecture n’est pas l’absence de lecture. Elle est une véritable activité, consistant à s’organiser par rapport à l’immensité des livres, afin de ne pas se laisser submerger par eux.
De la même façon, ne pas regarder un match est bien une activité: cela peut permettre d’essayer de se mettre dans la peau d’un assistant ou d’un scout chargé d’identifier la structure d’ensemble, d’un oeil plus extérieur. Rien ne remplace le fait de regarder un match ? Sans doute, mais apprendre à ne pas en regarder est un pari tout aussi amusant.

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